« Le Requiem en ré mineur est dédié par Suppé à son ami et protecteur Franz Pokorny qui fut l’un des premiers à reconnaître son talent. C’est Pokorny qui l’a engagé en 1840 au Josefstadt Theater, puis en 1845 au théâtre An der Wien. Avant de mourir, en 1850, Suppé achève la composition de son œuvre le 29 août 1855 et la première a lieu le 22 novembre de la même année à la Piaristenkirche, lors du service divin en mémoire de son ami. Le Requiem produit une forte impression, séduisant notamment par son style italianisant. D’autres exécutions ont lieu en 1856, 1858 et 1861 avec un succès renouvelé, mais l’œuvre disparaît peu à peu de la circulation. Lors d’une ultime reprise par l’Académie de Chant de Vienne, elle est finalement critiquée pour son aspect d’opéra et son caractère "trop gai et pas assez religieux".
Composé par un musicien de 36 ans, le Requiem de Suppé n’est certes pas la méditation d’un vieillard devant la mort. Œuvre de vastes dimensions, il témoigne en revanche d’un métier extrêmement solide et d’une riche inspiration qui se traduisent d’abord par la clarté de la forme et de l’écriture, l’efficace simplicité du chant, des trames harmoniques et rythmiques. Suppé adopte le plan traditionnel de la liturgie catholique Requiem (enchaîné avec le Kyrie), Dies Irae (séquence de six morceaux s’achevant par le Lacrimosa, traités séparément comme chez Mozart et non en seul bloc comme chez Verdi). Offertoire (divisé en Domine Jesu et Hostias). Sanctus, Benedictus. Agnus Dei et Libera Me.
La partition est écrite pour choeur à quatre voix (parfois dédoublées comme dans le Confutatis), quatre solistes et orchestre. Le chœur intervient dans tous les morceaux, soit seul (Dies Irae, Domine Jesu, Sanctus, Libera Me), soit avec le quatuor de solistes (Requiem, Rex Tremendae, Recordare, Confutatis, Benedictus, Agnus), soit avec un seul soliste (la basse dans le Tuba Mirum et l’Hostias, l’alto dans le Lacrimosa, les deux voix aiguës - ténor et soprano - n’ayant pas de grand solo). L’écriture chorale et vocale est extrêmement riche, l’orchestration raffinée. Les marques caractéristiques de l’italianisme de cette musique sont, par exemple, l’utilisation de formules d’accompagnement typiques, rythmées et répétitives sur une harmonie simple (comme dans l’andante du Tuba Mirum) l’introduction d’un air par le thème confié à un bois solo (par exemple dans le Lacrimosa et l’Hostias où l’on songe au modèle bellinien de Caste Diva) ou encore le chant à l’élan très bel-cantiste confié aux violoncelles dans l’Agnus.
Cette superbe musique, bien que d’une esthétique très différente de celle de Mozart, semble également emprunter à plusieurs reprises les modes d’écriture - imitations, soli. homophonie - employés par l’illustre devancier pour un fragment de texte donné. Il ne s’agit parfois que de conventions, tel le fait de composer une grande fugue sur les paroles dans l’Offertoire Quam Olim Abrahae... Peut-être s’agit-t-il d’ailleurs de coïncidences, mais ne faut-il pas voir un hommage dans le fait, par exemple, que le plan tonal de l’oeuvre de Suppé suive presque rigoureusement celui du Requiem de 1791 »
A ces lignes, empruntées à Benoît Duteurtre dans sa remarquable présentation d’un concert donné à Montpellier le 13 juillet 1988 lors du Festival International de Radio France, on ne voit guère ce qu’il y aurait lieu d’ajouter.
Sinon peut-être que, si hommage il y a de la part de Von Suppé envers d’illustres auteurs de Messes des Morts, le nom de Berlioz devrait être également évoqué, l’alternance du chœur et des cuivres dans le Domine Jesu rappelant irrésistiblement le célèbre Hostias qui avait retenti pour la première fois le 5 décembre 1837 dans l’église des Invalides à Paris. Et, à l’inverse, que si l’on osait prêter à Von Suppé quelque improbable influence sur d’illustres successeurs, rien n’interdirait de songer, par exemple, à Verdi ou au Gounod de Mors et Vita.
Mais qui saura jamais la vérité en matière d’influences, c’est-à-dire d’admirations, entre les musiciens ?
Quoi qu’il en soit, le Requiem de Von Suppé est une œuvre à la fois brillante et sérieuse qui est bien propre à son auteur et qui, certes, ne mérite à aucun point de vue sa disparition complète et son oubli total depuis plus d’un siècle. Le fait que cette page funèbre soit l’oeuvre d’un maître du divertissement ne la rend-elle pas au contraire plus intéressante encore ?
Mon vœu profond est de la voir prendre bientôt la place qui lui revient, selon moi, parmi les dix ou douze plus grands Requiem de l’histoire de la musique religieuse. Et ma fierté serait d’y avoir contribué par ce premier enregistrement mondial, souhaitant que les imperfections que l’on ne manquera pas de lui trouver provoquent l’envie de les corriger dans toute une série d’enregistrements nouveaux et plus prestigieux, qui ouvriraient enfin à cette superbe partition sa véritable carrière et sa juste destinée.